30.05-11.06.2022 | THÉÂTRE | CIE LA RIVE

CIE LA RIVE
Hic sunt dracones matériaux [titre provisoire]

Écriture et mise en scène Gabriel Perez
Création prévue pour juin 2024

Sortie de résidence le 10 juin

 
I. Hic sunt dracones matériaux [titre provisoire]
Après l’obtention de mon doctorat en Études théâtrales (Université LumièreLyon 2, sous la direction d’Olivier Neveux) en décembre 2020, j’ai décidé de créer un spectacle. J’ai été
intermittent durant toute ma thèse (sept ans), conciliant la recherche avec le métier de comédien et d’enseignant (pratique et théorie du théâtre dans des écoles, lycées, à l’Université et à l’ENSATT).
Toutefois, après ce long exercice de volonté que constitue la réalisation d’un doctorat, je choisi de poursuivre dans la pratique du théâtre (tout en continuant à intervenir dans les structures mentionnées plus haut).
C’est l’âge du commun que je tente d’ouvrir, après les années de solitude en bibliothèque et devant un écran à réfléchir. Je poursuis en cela ce que j’ai amorcé durant cette période d’études supérieures car, en parallèle de mes activités d’enseignement et de recherche, j’ai monté deux spectacles qui étaient à chaque fois des textes que j’écrivais et interprétais. Pour le spectacle qui vient, je me place en dehors du plateau afin de pouvoir prendre en charge la mise en scène.

Image d'inspiration 1, travail d'Isabelle Barthélémy

 1. Sujet et mode de traitement du spectacle
Pour ce spectacle, je souhaite partir d’un sujet pensé par le sociologue Gregory Salle dans son récent ouvrage Superyachts. Luxe, calme et écocide paru mai 2021 chez Amsterdam. Ce chercheur au CNRS montre que, dans les dernières années, les yachts des super riches n’ont cessé
de s’allonger. Il démonte l’idée selon laquelle il s’agirait uniquement d’une charmante excentricité (comme celle de fabriquer d’énormes douches débitant du champagne ou d’avoir un bar en Bacarat). C’est en fait un symptôme révélateur des inégalités qui se creusent. Mais ce n’est pas
tout.
 » Dérisoire, la plaisance de luxe ? À bien y regarder, elle condense des traits essentiels de ce qui fait l’époque : l’envolée des inégalités économiques, l’accélération du désastre écologique, la persistance de l’iniquité juridique. Elle vient nourrir le constat du durcissement de la ségrégation spatiale comme les débats autour de la construction d’une classe dominante transnationale. Nous
voici même à l’intersection de ces logiques, dans le nœud de leur entrelacement« 

Ce sujet montre la vie de la toute petite élite qui capte un très fort pourcentage des richesses et qui, au lieu d’être, comme autrefois dans des châteaux, préfère la mobilité. Cela se traduit par une double dynamique d’ostentation et de secret. En effet, on ne peut pas toujours savoir qui est l’heureux propriétaire de ces gigantesques bateaux de plaisance.
Le sociologue parle également d’écocide car ces villes flottantes (qui vont bientôt dépasser 200 mètres de long car oui, il y a un concours de taille, comme le dit l’auteur) sont des éléments extrêmement polluant ne servant pas le bien commun mais quelquesuns (une douzaines d’invités en moyenne). Cela montre que, dans leurs activités de loisir, les membres de cette classe produisent une pollution extrêmement importante. On le voit, ce sujet est donc une métaphore qui condense un certain nombre de maux contemporains. Il s’agit de partir de cette base réelle pour faire théâtre.

2. Faire théâtre. Que peut le théâtre ?
Après l’exposition de ce sujet, on pourrait s’attendre à une forme de théâtre documentaire. Il n’en est rien. Si le sujet est réel, la quête est celle de l’imaginaire. Pour se frayer un chemin vers l’imaginaire, nous pouvons poser plusieurs hypothèses pour transgresser les codes du théâtre documentaire.
1) Il s’agit de voir si, à partir de cette réalité écrasante, l’imaginaire peut nous aider à appréhender la situation. Que peut le théâtre ? Comment continuer à rêver car il le faut comment continuer disje, avec la conscience de ces phénomènes ?
2) Mais aussi, comment faire pour que cet imaginaire ait une efficience. Cela prend en compte l’accusation d’un étudiant à Jean Vilar en 1968. Dans le documentaire Jean Vilar, La révolution du théâtre pour tous, de Sandra Paugam, sorti cet été, un étudiant lance : « vous vendez au peuple l’imaginaire comme un frigidaire ». Comment produire un imaginaire qui ne soit pas une marchandise ? Estce possible ?
3) Enfin, il faudrait que la forme nous montre la possibilité de bifurcations, mettant en valeur un processus résistible1. L’avenir qui nous est promis par les collapsologues n’est pas définitif, la captation des richesses, l’évasion fiscale qui appauvrissent les États, non plus.
La question qui se pose alors, au terme de ces sortes d’hypothèses de travail, est la suivante :
comment faire une forme qui allie le plaisir de la représentation, une conscience accrue des enjeux écologiques et économiques tout en étant aussi en lien avec des éléments existentiels ou spirituels ?

Pour ce qui est de la forme, l’intrigue sera malmenée pour ne pas faire un théâtre uniquement narratif. Nous partirons d’une fable mais pour la détruire. Cette dernière pourrait commencer comme cela :
Sur le pont d’un superyacht, un propriétaire, la petite soixantaine sur une sorte de couchette confortable. Il a un cocktail à côté de lui et toute une équipe prête à anticiper à ces désirs. On sent le contraste entre ce relâchement et les corps qui travaillent. Le propriétaire écoute une violoncelliste baroque. D’un geste de la main il lui demande peutêtre d’arrêter, de recommencer, de jouer des passages en boucle.
Le tout se fait sans paroles, ou alors mal articulées. Cette ambiance badine (que l’on espère subtilement comique grâce au talent de l’acteur) contraste avec la guerre transactionnelle que doit gérer le propriétaire et de laquelle il tente de s’enfuir un instant, connaissant les bienfaits de la méditation sur les performances générées après coup.
Plus tard, ce navire sera pris dans une cyber attaque qui gèlera tous ses appareils électroniques. Le yacht s’enfoncera alors dans une nappe de brouillard.
Les relations se reconfigureront, le mode de théâtre sera également affecté. Ce sera le temps de la dérive jusqu’à arriver au septième continent (continent de plastique), duquel sortiront des monstres imaginaires. Sur la carte des explorateurs européens, alors que toute la terre n’était pas encore découverte, les parties qui ne
pouvaient pas être dessinées étaient notées « terra incognita [terre inconnue] » ou « hic sunt dracones [ici, il y a des dragons] ». Nous arriverons donc dans l’inconnu duquel pourront surgir ces montres refoulés (voir photo d’inspiration). Il faudra les laisser envahir le plateau avant de trouver là où ils nous conduisent. Peutêtre que,
comme dans la pièce d’A. Liddell, Et les poissons partirent combattre les hommes, ces figures de plastiques dévoreront l’équipage, par vengeance. Peutêtre aussi sontils les gardiens d’une terre inconnue (une utopie ?) dans laquelle nous découvrirons
quelque chose que l’on espère théâtral.

Quand nous serons à cette étape du travail, nous tenterons de nous inspirer de la dramaturgie de la pièce d’Armand Gatti, Le Poisson noir, pour tenter de nous dépasser. Cette pièce contient une dramaturgie insatiable qui ne s’arrête pas à un état de fait mais produit des retournements inattendus. Les monstres ne sont donc pas pensés comme un point d’arrivé mais comme une recherche de bascule. Ce qui viendra ensuite se trouvera dans le travail, par l’addition des apports de l’équipe. Procéder ainsi permet que les membres de l’équipe soient associés au processus de création du spectacle.

D’une manière générale, ce spectacle sera construit sur la forme d’une rêverie, une digression baroque, un voyage dans plusieurs modes de théâtre, au carrefour de mes inspirations hétéroclites (A. Gatti, Raoul Collectif, A. Liddell, M. Rau, R. Castellucci, H. Muller).

3. Une esthétique travaillée par les contraintes écologiques
L’objectif est de ne pas produire des discours sur ce que l’on sait déjà, ou le moins possible. L’apport informatif sera donc limité. Peutêtre apparaîtrail parfois en projections.
Par exemple, dans la scène d’ouverture décrite plus haut, on pourra voir, au bout d’un moment, un compteur avec le nombre de litres de fuel consommés par le bateau. Le Motor Yacht A, de 2008 (118119 m de long), estimé à 325 millions de dollars, consomme « dans les 2000 litres de carburants par heure et il faut près d’un million et demi de dollars pour faire le plein », indique G. Salle dans son livre. Cela permettrait de mettre en perspective ce démarrage sympathique.
La forte sensibilité écologique qui structure le projet sera surtout visible par l’esthétique à travers la scénographie et les costumes par l’utilisation du recyclage ou du réemploi. Pour cela, je m’appuie en costume sur une étudiante de l’ENSATT (voir plus bas) dont j’ai suivi l’élaboration de projet de master. Ses préoccupations rencontrant les mienne, nous élaboreront une manière defaire qui place l’écologie avant la contrainte esthétique, produisant un résultat qui devrait nous renvoyer une image de ce que deviendront peutêtre les spectacles.
En d’autres termes, nous renverserons les priorités. La demande artistique devra se plier aux contraintes écologiques (trouver localement, ne pas utiliser de neuf, produire à partir de
chutes). Cela aura nécessairement une conséquence sur scène car nous ne tenterons pas de dissimuler l’effet patchwork produit. Au contraire, nous nous en servirons pour indiquer, par cette
simple image, qu’il n’est plus possible de produire comme avant.
Le poste de scénographe n’est pas encore pourvu à ce jour mais le travail sera dans la même veine que pour les costumes. Notons que l’image d’illustration du début de cette partie n’est qu’une
inspiration générale. Nos monstres sont encore à construire. Ils porteront sans doute des codesbarres sur les flancs, en référence à l’ouvrage d’H. Tordjman, La croissance verte contre la nature,
2021, qui montre la marchandisation de la nature par le recours aux brevets de propriété.

Nous essayerons donc d’avoir une démarche écologique mais l’objectif est surtout de montrer la différence abyssale entre ce que génère la production et l’exploitation d’un spectacle comparé à quelques minutes sur un superyacht afin de hiérarchiser les responsabilités.